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L’ALLIANCE DES ÉTATS DU SAHEL : UNE NOUVELLEDONNE GÉOPOLITIQUE CONSOLIDÉE

La création et la consolidation de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, marquent l’un des tournants géopolitiques les plus décisifs de l’Afrique contemporaine. Cette initiative, née dans un contexte de fragilité sécuritaire prolongée, de contestation populaire et de quête de souveraineté politique, redéfinit en profondeur les rapports de force régionaux et projette le Sahel comme un pôle stratégique émergent dans un ordre mondial en recomposition. L’AES n’est plus seulement une réponse ponctuelle à l’effondrement sécuritaire : elle devient un cadre structurant de gouvernance, de sécurité intégrée,
de coopération militaire, d’industrialisation et d’intégration économique.


Depuis 2012, la région sahélienne subit une déstabilisation progressive, amplifiée par la chute
de la Libye en 2011, l’arrivée massive d’armes sur le marché régional, l’enracinement de groupes
jihadistes transnationaux et la fragilité institutionnelle de plusieurs États. Les interventions extérieures
menées par la France et soutenues par l’ONU, malgré la mobilisation de milliers d’hommes, n’ont pas
permis de restaurer durablement la sécurité. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont peu à peu perdu
le contrôle de vastes portions de leurs territoires, tandis que les populations, durement éprouvées,
voyaient se multiplier attaques, déplacements et effondrement économique. Face à cette impasse
opérationnelle et diplomatique, un sentiment de rejet envers les solutions importées s’est intensifié,
ouvrant la voie à des transitions politiques que les peuples sahéliens ont largement soutenues.


Les changements institutionnels au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont été le reflet d’une aspiration profonde : restaurer la souveraineté, reprendre le contrôle territorial et protéger les ressources stratégiques. C’est dans cette dynamique que les trois États ont signé, en septembre 2023, la Charte du Liptako-Gourma, donnant naissance à l’Alliance des États du Sahel (AES). En 2024, l’alliance franchit une étape historique en annonçant la création d’une confédération, illustrant la volonté de transformer une coordination sécuritaire en un véritable cadre politique, économique et stratégique. L’AES se présente désormais comme un bloc affirmant sa capacité à défendre ses intérêts, à définir sa propre doctrine sécuritaire et à projeter une vision géoéconomique affirmée.
Sur le terrain, les forces armées des trois pays engagent des opérations coordonnées visant à récupérer des zones longtemps tenues par des groupes armés, à sécuriser les corridors logistiques et à protéger les zones minières stratégiques.
Des localités symboliques comme Kidal, Djibo, Komandjari, Hombori ou Makalondi ont fait l’objet de reconquêtes successives, confirmant la détermination des nouvelles autorités à rétablir la continuité territoriale. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, la stratégie sécuritaire est pensée depuis l’intérieur du Sahel, fondée sur l’interopérabilité militaire, l’échange de renseignements et l’engagement simultané sur plusieurs fronts.
Parallèlement, la Confédération opère une recomposition diplomatique majeure. Les relations avec la CEDEAO connaissent une rupture profonde, tandis que les trois États choisissent de renforcer leurs partenariats avec les pôles émergents : Russie, Chine, Turquie, Iran, pays du Golfe et BRICS+. Ce repositionnement stratégique, loin d’être improvisé, s’inscrit dans une logique multipolaire assumée, dans laquelle l’Afrique n’est plus un espace
d’influence mais un acteur doté de capacités d’initiative. L’AES s’inscrit dans une vision souverainiste, soutenue par des mouvements popuaires panafricanistes qui, depuis plusieurs années, réclament la fin des dépendances sécuritaires, monétaires et économiques héritées de la période postcoloniale.


L’un des leviers les plus structurants de cette reconfiguration est la maîtrise des ressources naturelles. Le Mali et le Burkina Faso figurent parmi les premiers producteurs d’or du continent, avec une production cumulée dépassant les 100 tonnes à l’année. Le Niger détient un uranium stratégique, particulièrement convoité dans un contexte mondial où la demande en énergie nucléaire pourrait tripler d’ici 2030.

Les trois États disposent également de manganèse, de lithium, de fer, de terres rares et d’un potentiel
énergétique solaire unique — plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an. La Confédération ambitionne d’utiliser ces ressources non plus comme matières brutes exportées à faible valeur ajoutée, mais comme vecteur d’industrialisation, d’intégration commerciale et de souveraineté géoéconomique. Avec un contrôle accru, la
valeur de la production minière pourrait croître de 20 à 30 % d’ici2035, soutenant la création d’un tissu industriel local et l’émergence d’un marché intérieur intégré de plus de 70 millions d’habitants.
L’Alliance projette également de repenser ses réseaux commerciaux, de moderniser ses infrastructures de transport et d’instaurer une harmonisation douanière et monétaire permettant de réduire la dépendance envers les plateformes régionales traditionnelles.

Cette transformation vise à ancrer l’AES dans une dynamique de développement autonome, capable
de restructurer ses chaînes de valeur agricoles, énergétiques et industrielles tout en attirant des investissements stratégiques, notamment de la part des BRICS+ et des pays du Golfe.
Les défis demeurent importants. Stabiliser les zones reconquises, moderniser le renseignement, renforcer les institutions confédérales, financer les infrastructures et former une main-d’œuvre qualifiée figurent parmi les enjeux clés des prochaines années. La réussite de l’AES dépendra de sa capacité à affirmer une gouvernance stable, à maintenir la cohésion confédérale et à articuler une vision stratégique cohérente face aux pressions régionales et internationales.
Pourtant, les perspectives offertes par cette alliance sont considérables. Si les trajectoires actuelles se poursuivent, le Sahel pourrait devenir, d’ici 2035, un pôle géopolitique émergent, un acteur énergétique majeur, un fournisseur stratégique de métaux critiques et un espace stabilisé capable de peser dans le nouvel ordre mondial
multipolaire. La Confédération de l’AES symbolise ainsi une rupture géopolitique consolidée, où le Sahel se réapproprie son destin, redéfinit ses alliances et construit les bases d’une souveraineté durable.


Par M.Alfousseynou Badji
Directeur général de Bres-Octagone bres-octagone.com

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